Domaines de l’homme

Cornelius Castoriadis, Seuil 1999
jeudi 9 avril 2009
par mathieu
popularité : 1%

8/10

les carrefours du labyrinthe 2 Seuil 1999 (1ere ed. 1977)Saint-Amand, 570p.

Cet ouvrage est une compilation de textes divers, d’entrevus, publiés dans les années 70. C’est un travail intellectuel (n’ayons pas peur des mots) de lecture du présent (tristement pertinent encore aujourd’hui), éclairé par le passé (tradition grecque, Athénienne en particulier), critique, pour nous rappeler sans cesse que nous sommes « maîtres de notre destin ». On peux le parcourir au grès de la table des matières, en picorant ici et là, de façon très agréable, avec cette impression toujours gratifiante d’être intelligent car l’on comprend des choses. Education, écologie, pensée politique, économique, les thèmes abordés sont transversaux et toujours décortiqués afin de nous mettre dans les mains le fil qui nous permettrait peut-être de sortir du labyrinthe.

Voici quelques morceaux choisis.

Education

, p.114 Dans le temps, la famille formait le chaînon concret entre l’institution sociale et la formation de la psyché individuelle ; (…) Le grand fait actuel est la dislocation de la famille. Je ne parle pas des statistiques de divorce, mais de ce que la famille n’est plus un centre normatif : les parents ne savent plus ce qu’ils ont à permettre ou à interdire. Et ils ont tout autant mauvaise conscience lorsqu’ils interdisent que lorsqu’ils n’interdisent pas. En théorie, ce rôle de la famille aurait pu être rempli par d’autres institutions sociales. Dans les sociétés occidentales, l’école était, de toute évidence, une telle institution. Mais l’école est elle même en crise. Tout le monde parle maintenant de la crise de l’éducation, des programmes, des contenus, de la relation pédagogique, etc. Mais l’aspect essentiel de cette crise, et dont personne ne parle, est ailleurs. C’est que l’école, et l’éducation, ne sont plus vraiment investies, comme telles, par personne. Il n’y a pas tellement longtemps, l’école était pour les parents un lieu vénéré, pour les enfants un univers presque complet, pour les maîtres plus ou moins une vocation. A présent, elle est pour les maîtres et les élèves corvée instrumentale, lieu du gagne-pain présent ou futur (ou contrainte incompressible et refusée), et, pour les parents, source d’angoisse : l’enfant sera-t-il ou non admis à la filière menant au Bac C ?

Ecologie

Le prix de la croissance p.366
...On « découvrait » (dans les années 60, note de moi) que ce « prix » comprenait une composante énorme, jusqu’alors passée sous silence, et dont souvent les conséquences ne concernaient pas directement les générations présentes. Il s’agissait de l’amoncellement massif et peut-être irréversible de dommages infligés à la biosphère terrestre, résultant de l’interaction destructrice et cumulative des effets de l’industrialisation ; effets déclenchant des réactions de l’environnement qui restent, au-delà d’un certain point, inconnues et imprévisibles et qui pourraient éventuellement aboutir à une avalanche catastrophique finale dépassant toute possibilité de « contrôle ».
(…) les conséquences effectives d’une industrialisation effrénée commençaient à se dessiner, immenses. La récente « crise de l’énergie » et les pénuries de matières premières sont survenues au moment approprié pour rappeler aux hommes qu’il n’était même pas certain qu’ils pourraient continuer longtemps à détruire la Terre.

Triomphe de la « Raison »

p.171
(…) « coïncidence » et convergence, que l’on constate à partir, disons, du XIVème siècle, entre la naissance et l’expansion de la bourgeoisie, l’intérêt obsédant et croissant porté aux inventions et aux découvertes, l’effondrement progressif de la représentation médiévale du monde et de la société, la Réforme, le passage « du monde clos à l’Univers infini », la mathématisation des sciences, la perspective d’un « progrès indéfini de la connaissance » et l’idée que l’usage propre de la Raison est la condition nécessaire et suffisante pour que nous devenions « maîtres et possesseurs de la Nature » (Descartes). Il serait sans intérêt, et privé de sens, d’essayer d’expliquer « causalement » la montée du rationalisme occidental par l’expansion de la bourgeoisie, ou l’inverse. Nous avons à considérer ces deux processus : d’une part, l’émergence de la bourgeoisie, son expansion et sa victoire finale marchent de pair avec l’émergence, la propagation et la victoire finale d’une nouvelle « idée », l’idée de croissance illimitée de la production et des forces productives est en fait le but central de la vie humaine.

L’Homme

p. 188
...l’homme n’est pas un être « naturel » - bien qu’il ne soit pas, non plus, un animal « rationnel ». Pour Hegel l’homme était « un animal malade ». On devrait plutôt dire que l’homme est un animal fou qui, moyennant sa folie, a inventé la raison. Etant un animal fou, il a fait naturellement de son invention, la raison, l’instrument et l’expression la plus méthodique de sa folie. Cela nous pouvons le savoir maintenant, parce que cela s’est produit.

Histoire succincte du communisme

p.300
Les « intellectuels de gauche » ont depuis longtemps essayé d’esquiver le problème politique véritable. Ils ont constamment cherché quelque part une « entité réelle », qui jouerait le rôle de sauveur de l’humanité et de rédempteur de l’histoire. Ils ont cru d’abord la trouver dans un prolétariat idéal et idéalisé, puis dans le Parti communiste qui le « représenterait ».
Ensuite, sans faire une analyse des raisons de l’échec, provisoire ou définitif peu importe, du mouvement ouvrier révolutionnaire dans les pays capitalistes, ils ont biffé ces pays et ont reporté leur croyance sur les pays du Tiers Monde. Gardant le schéma de Marx dans ses aspects les plus mécaniques, ils ont voulu mettre les paysans africains ou vietnamiens à la place du prolétariat industriel, et leur faire jouer le même rôle.

La Démocratie

Exemple Athénien de démocratie directe p.360 et suivantes

a) Le peuple par opposition aux représentants
(…) le corps souverain est la totalité des personnes concernées ; chaque fois qu’une délégation est inévitable, les délégués ne sont pas simplement élus mais peuvent être révoqués à tout moment.(...)
C’est Rousseau, et non pas Marx ni Lénine qui écrivit que les Anglais se sentent libres parce qu’ils élisent leur Parlement, mais en réalité ils ne sont libres qu’un jour tous les cinq ans.(...)
Dès qu’il y a des « représentants » permanents, l’autorité, l’activité et l’initiative politiques sont enlevées au corps des citoyens pour être remises au corps restreint des « représentants » - qui en usent de manière à consolider leur position et à créer des conditions susceptibles d’infléchir, de bien des façons, l’issue des prochaines « élections ».

b) Le peuple par opposition aux experts Il ne saurait y avoir de spécialistes ès affaires politique (qui appartient elle à la communauté politique, la polis. L’expertise grecque est technique ndm). (…)
Le bon juge du spécialiste n’est pas un autre spécialiste, mais l’utilisateur final (le citoyen ndm).

c) La Communauté par opposition à l’Etat
La polis grecque n’est pas un Etat (institution séparée du corps des citoyens ndm) au sens moderne.